Les acteurs clé du dossier

  • Lubrizol

  • Normandie Logistique

  • La DREAL

  • L'ARS

  • La préfecture de Normandie

  • L'INERIS

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Que contenait la fumée ?

À ce stade, il est impossible de savoir précisément de quoi était composé le nuage de fumée, long de 22 kilomètres et large de six. Des analyses sont menées afin de modéliser précisément sa composition et sa trajectoire. D'autant que le nuage n'est pas formé uniquement de la combustion des produits stockés sur le site de l'usine et de Normandie Logistique. Les contenants des produits brûlés, la structure des bâtiments, tout cela s'ajoute au nuage et complique la tâche des chimistes.

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Quel est le degré de dangerosité des produits de l'usine Lubrizol ?

Il faut différencier plusieurs choses. D'abord, les produits stockés dans l'usine Lubrizol. À chacun correspond un ou plusieurs risques associés. Ces produits-là sont dangereux par eux-mêmes, en cas d'exposition directe et prolongée.

Ces produits ont ensuite des risques associés quand ils subissent des transformations d'état : une explosion ou un incendie.

Enfin, le mélange des produits entre eux forme un cocktail, une soupe chimique qui peut, elle aussi, avoir des risques associés.

Par exemple, la combustion incomplète de certains produits peut générer des benzo[a]pyrènes. Cet élément chimique appartient à la famille des HAP, qui est nocive.

À ce stade des analyses, il est impossible de savoir de quoi était constituée la soupe chimique et donc les risques associés.

Restons sur ce qui est certain : les risques associés à chaque produit individuellement.

Nous avons recoupé les divers éléments mis à disposition du public par Lubrizol, Normandie Logistique et les autorités. Cela nous a permis d'obtenir le tonnage précis de chaque élément selon sa classification.

Les données de chaque fiche produit sont issues de tests en laboratoires. C'est une propriété potentielle de la substance. Mais ça ne veut pas dire qu'une exposition même courte à cette substance entraîne forcément des conséquences. C'est une alerte.

Notre enquête nous a permis de valider la présence d'au moins 486 produits dans l'usine Lubrizol. Sur ces 486 produits, 119 portent la mention « Danger ». 128 sont catégorisés en «Warning ». Les produits restants sont donc moins dangereux.

Les trois types d'avertissements possibles

Pas de mentions particulières
Warning
Danger

Plus de la moitié des produits brûlés à l'usine Lubrizol sont classés comme dangereux

Au delà de cette catégorisation, chaque produit peut se voir aussi affilié des sous étiquettes.

Les étiquettes SGH

SGH pour système global harmonisé est un système mondial qui harmonise le classement des substances. Six types d'étiquettes SGH concernent les produits Lubrizol de l'usine de Rouen. Les produits SGH05, SGH06, SGH07 et SGH08 concernent les risques pour la santé de l'homme. Les produits classés SGH09 concernent les risques pour l'environnement.

Certains produits ont plusieurs étiquettes à la fois. C'est le cas, par exemple, du produit Lubrizol 121.9, étiquetté en SGH05 et SGH09.

Environ la moitié des produits brûlés à l'usine Lubrizol ne portent pas d'avertissement SGH

À ce système vient s'ajouter le CLP (le règlement relatif à la classification, à l'étiquetage et à l'emballage des substances et des mélanges), un réglement européen de classification.

Les labels H3XX

Les labels H3XX précisent tous les risques pour la santé. H315 est le plus représenté parmi les produits Lubrizol (présent pour 122 produits) : « Provoque une irritation cutanée ». À noter, 30 produits labelisés H360F, pour « Peut nuire à la fertilité ». Au total, 19 labels H3XX sont utilisés pour les produits Lubrizol, pour 2 376 tonnes.

Les labels H4XX

Ces labels concernent les risques pour l'environnement. 271 produits Lubrizol sont concernés, 4 labels étant apposés : H410, H411, H412 et H413. Au total, cela représente 2 833 tonnes.

46 tonnes de produits brûlés sont susceptibles de provoquer le cancer

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Quels sont les produits qui ont brûlé ?

À ce stade, nul ne le sait précisément. Tout comme l’origine de l’incendie qui reste, pour l’heure, inconnue. Le parquet de Rouen a ouvert une enquête pour déterminer les causes du sinistre, rapidement élargie au chef de « mise en danger d’autrui » après plusieurs plaintes déposées par des particuliers.

Mardi 1er octobre, face au nombre grandissant de plaintes, à « la technicité des analyses restant à effectuer » et à un « éventuel impact sur un territoire géographique dépassant le simple ressort judiciaire de Rouen », le parquet de Rouen s’est finalement dessaisi de l’enquête au profit du Pôle de santé publique du parquet de Paris.

Au 8 octobre 2019, quelque 130 plaintes avaient déjà été déposées, par des particuliers mais également par des collectivités publiques comme la Ville et la Métropole de Rouen ou de Mont-Saint-Aignan.

Lubrizol a transmis le 1er octobre, ainsi que la loi l'y obligeait, la liste des produits stockés dans l'entrepôt qui a brûlé dans ses entrepôts, également touchés par l'incendie. Cela représente 5 261 tonnes. La préfecture a obtenu un total inférieur de onze tonnes (5 253). Contactée, elle justifie cette différence par des nombres arrondis différemment.

Au moment de la publication de cet article, Normandie Logistique, voisine de Lubrizol, n'avait pas encore fourni les documents permettant de déterminer ce qui a brûlé. L'information ne viendra pas de la préfecture : « Ce n'est pas à l'État de contrôler le stock de l'entrepôt ».

En conférence de presse, jeudi 10 octobre 2019, les responsables de Normandie Logistique ont indiqué que la liste des produits ayant brûlé dans leurs entrepôts devrait être rendue publique au plus tard vendredi 11 octobre.

L'entreprise a néanmoins fourni une liste de l'ensemble des produits entreposés (comprenant aussi des produits qui n'ont pas brûlé). On retrouve dans la liste de nombreux produits Lubrizol, qui ont donc les mêmes classifications de danger. Normandie Logistique a cependant indiqué à plusieurs reprises qu’il ne s’agissait pas de produits finis mais de matières premières.

Mise à jour : Normandie Logistique a fourni lundi 14 octobre la liste de ce qui a brûlé sur son site. Au total, les produits Lubrizol représentent 1 691 tonnes.

À ces produits-là, s'ajoutent tous les contenants et éléments de la structure des bâtiments, dont le volume et la composition sont difficiles à estimer.

76 % des produits Lubrizol stockés par Normandie Logistique sont en fait un seul produit : le VIM-43. Ce produit ne porte pas de mentions de danger particulières. Les autres éléments qui ont brûlé chez Normandie Logistique non plus. On retrouve tout de même 111 pneus, de la cire d'abeille mais aussi 65 tonnes de produits Total.

Lubrizol, contrairement à Normandie Logistique n'a pas détaillé ce qui a brûlé, au-delà des produits Lubrizol

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D'où vient le danger ?

L'incendie a créé une soupe chimique. Elle résulte du mélange de produits chimiques qui ne le sont pas habituellement. Cette soupe chimique, si elle contient du chlore, peut être à l'origine de dioxines, des perturbateurs endocriniens réputés pour être cancérigènes (générateurs de cancers) et mutagènes (générateurs de mutations géniques). De même, l'incendie a pu être à l'origine de l'émission d'hydrocarbure aromatique polycyclique (HAP pour les intimes). Ce sont des résidus d'hydrocarbure. Certains HAP, dont le benzo[a]pyrène, sont des cancérigènes confirmés.

Les HAP ne sont pas faciles à déceler : ils ont une durée de vie faible dans l'air et dans l'eau. Par contre, ils résistent plutôt bien dans les sols. Les analyses agricoles sont donc essentielles pour déterminer les conséquences possibles de l'incendie sur l'homme et le vivant en général.

Les fibrociments peuvent aussi présenter un danger, car ce sont des fibres d'amiante. En tant qu'objet volumineux, le risque des fibrociments est relatif. Il ne faut pas les toucher pour autant : en contact avec la peau, les morceaux de fibrociment peuvent laisser de fines particules d'amiante, qui sont très dangereuses si ingérées.

À ce stade, l'ensemble des analyses est plutôt rassurant. Ni benzo[a]pyrène ni dioxine n'ont été décelés. Il n'y a pas eu d'effet de toxicité grave (décès, incapacité forte), même s'il y a eu des impacts sanitaires indéniables. En revanche, rien n'indique qu'il n'y aura pas de problèmes dans le futur. Des tests sont actuellement menés en laboratoires pour recréer la soupe chimique de l'incendie et analyser ses conséquences potentielles.

Une faible quantité de dioxine ou de HAP peut suffire à avoir de graves conséquences à long terme.

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Que peut-on déduire de la catastrophe Seveso, en Italie ?

Depuis l'incendie, Seveso a souvent été mentionné. C'est le nom d'un village italien survolé par le nuage chimique qui s'est échappé de l'usine ICMESA le 10 juillet 1976. Ce nuage était composé de 15 à 30 kilogrammes de dioxine.

Cette catastrophe a permis d'observer pour la première fois l'effet à long terme des dioxines sur l'organisme.

Concrètement, les dioxines peuvent provoquer une maladie de peau, la chloracné, mais aussi une baisse de la fertilité, une augmentation du nombre de cancers et de la fréquence de maladies cardiovasculaires.

La catastrophe de Seveso a inspiré les modalités de gestion de crise dans des usines chimiques comme celle de Lubrizol.

Les effets de Seveso se manifestent à la fois sur ceux qui vivaient à Seveso au moment de la catastrophe mais aussi sur leurs enfants.

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Comment décrypter les fiches de sécurité transmises par Lubrizol ?

Conformément à la réglementation en vigueur, Lubrizol a transmis les fiches de sécurité pour les produits présents dans ses entrepôts au moment de l'incendie. Les fiches relatent un certain nombre d'informations :

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La classification Danger ou Warning

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La labellisation SGH

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Les étiquettes H et P

Les étiquettes P transmettent les informations de surêté en cas d'exposition aux produits.
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La composition des produits sous forme de tableaux

Nos analyses n'ont pas décelé dans les fiches transmises la présence de chlore. Cela confirme les informations relayées par la préfecture.
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Combien de temps les sols resteront-ils contaminés ?

Au total, 112 communes de Seine-Maritime ont été impactées par le passage du nuage de fumée. Samedi 28 septembre, deux jours après l’incendie de l’usine Lubrizol, le préfet, Pierre-André Durand, a pris un arrêté gelant la récolte de toutes les productions agricoles dans ces communes et ce, jusqu’au résultat des analyses.

Pour l'instant, l'État a transmis la carte des exploitations agricoles où des prélèvements ont été effectués. Mais nous ne disposons pas encore des résultats. Sans eux, impossible de parler de contamination des sols.

Plus de 200 communes sont sous le coup d'un arrêté préfectoral gélant les productions agricoles

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Quelles informations n'avons-nous pas encore ?

  • De quoi était composé le nuage de fumée ?

  • Quels éléments ont brûlé sur le site de Normandie Logistique ?

  • Quelle est la cause de l'incendie ?

  • Comment a procédé la préfecture pour fournir la liste des éléments qui ont brûlé  ?

  • Où sont les 7 fiches produits manquantes ?

  • Qu'ont donné les résultats des analyses sanguines des pompiers intervenus sur site ?

  • Pourquoi n'y a-t-il pas de campagne de prélèvement sur la population ?

En vert, une question à laquelle nous avons pu répondre depuis la publication de l'article. Les éléments de réponse ont été ajoutés dans l'article.

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Pourquoi les mesures de l'air donnent-elles des résultats normaux ?

Les analyses habituelles sur la qualité de l'air ne sont pas calibrées pour mesurer les effets d'un tel incendie. C'est pourquoi les instruments d'Atmo Normandie n'ont pas remarqué de différences depuis le déclenchement de l'incendie, alors même que la qualité de l'air est globalement moins bonne : odeurs, fumée, émanation de l'usine...

Les mesures exceptionnelles réalisées depuis l'incendie ne suffisent pas non plus. Pour déterminer qu'un niveau est supérieur, il faut connaître le niveau « moyen » ou « acceptable ». Pour cela, il faut faire des comparaisons. Retrouver de telles données nécessite un travail bibliographique qui est toujours en cours, précise l'Atmo.

La qualité de l'air est restée constante à Rouen malgré l'incendie

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Où sont tombés les fibrociments ?

Depuis la catastrophe industrielle, de nombreux habitants de Rouen et de son agglomération ont retrouvé des morceaux de fibrociment dans leur jardin. Le jour de l’incendie, les fûts qui se trouvaient à l’intérieur des entrepôts en flammes ont fini par exploser, sous la pression de la chaleur. Au moment de ces explosions, le toit de l’usine, qui contenait 8 000 m2 d’amiante, a volé en éclats, projetant au passage des morceaux de fibrociment dans l’air, qui ont atterri chez des particuliers, dans les jardins et sur les toits des maisons.

La préfecture de la Seine-Maritime a mis en place un numéro vert, le 0 800 009 785, ainsi qu’une procédure stricte concernant ces déchets, invitant les habitants à ne surtout pas les toucher. Une fois les débris signalés, une entreprise spécialisée doit venir les récupérer.

Nous avons fait appel à nos lecteurs pour cartographier les retombées de ces morceaux de fibrociment. Après vérification des témoignages, voici ce que vous nous avez signalé.

Signaler des morceaux de fibrociment

Cliquez sur le bouton pour accéder au fomulaire.

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Pourquoi un tel taux à Préaux ?

Sur la commune de Préaux, Atmo Normandie a relevé un taux de 12,66 picogrammes par mètre carré de dioxine, le plus important du département depuis l'incendie. Ce taux n'est pourtant pas alarmant.

Des taux supérieurs ont déjà été relevé sur le département, bien avant l'incendie. Le record, en 10 ans et 228 prélèvements, est de 31,01 pg/m²/jour. Par ailleurs, cette mesure est particulière : elle a été effectuée par un capteur installé spécialement après l'incendie. Et elle concerne des retombées d'eaux de pluie. En somme, ce taux est une exception au milieu de relevés rassurants.

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À quoi avons-nous eu accès et comment avons-nous travaillé

Par l'intermédiaire de Lubrizol, la préfecture de la Seine Maritime a mis à disposition du public un ensemble de document.

D'abord, la liste détaillée des produits qui ont brûlé dans l'usine Lubrizol. Lubrizol a aussi transmis les classifications et fiches produits de chacun des éléments listés. Nous avons recoupé ces informations pour obtenir une liste détaillé de chaque produit, de la quantité incinérée, des codes H+P liés et de la présence ou non d'une fiche produit associé.

Pour 100 des 485 références produits, les codes H+P ne sont pas applicables. Sur les 485 produits, Lubrizol a omis 7 fiches (correspondant à 67, 8 tonnes, soit 1,2% du total) :

  • le produit 6298,
  • le produit 7760,
  • le produit 6298S,
  • le produit AX60655,
  • le produit LHC600,
  • le produit POE-6,
  • le produit SG9L60

Nous avons travaillé avec Atmo Normandie pour réaliser les graphiques des mesures de l'air. Ils nous ont fourni les données et nous les avons visualisées.

Chaque code H+P a été explicité via les notices publiquement disponibles en ligne, et à cette adresse.

Paris-Normandie effectue une collecte des morceaux de fibrociment retrouvés par des particuliers. Ces données-là ont nourri notre carte.

Nous avons soumis les résultats de nos analyses à des toxicologues et chimistes, dont M. Eric Thybaud de l'Ineris

La Dreal et la préfecture se sont vu soumettre plusieurs questions auxquelles elles ont parfois répondu.